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AVEZ-VOUS CONSTATÉ UN « PAYSAGE LEXICAL » QUI VOUS EST PROPRE ? Y A-T-IL DES MOTS OU CATÉGORIES DE MOTS DONT VOUS AIMERIEZ PARFOIS VOUS DÉFAIRE UN PEU ? D'AUTRES QUE VOUS NE VOUS LASSEZ JAMAIS D'EMPLOYER ?

Francesco Pittau : Je change de paysage lexical régulièrement. Certains mots que j'ai beaucoup utilisés, je les mets dans un tiroir et je les oublie.

Stéphane Bernard : C'est une solution très saine, échanger l'air vicié contre un plus frais.

Murièle Modély : Je dois faire un effort pour ne pas user et abuser des mêmes mots. Il faut un juste équilibre entre ce qui relève de la litanie (j'aime l'idée de la répétition qui charge le mot ou le vide de son sens - selon) et la répétition mal venue : bon, des fois ça marche d'autres, non. J'aime aussi l'idée que d'un recueil à l'autre les mots reviennent comme des motifs qui tisseraient ma toile (là non plus ça ne marche pas toujours). Je dirais néanmoins (en ce qui me concerne) que je dois surtout travailler à ne pas céder à la facilité. Mais bon, j'ai des mots qui reviennent tout le temps - et c'est très chiant.

Stéphane Bernard : Je pense que l'on a tous des mots dont on ne peut pas véritablement se détacher, qui sont pour nous comme les noyaux autour desquels la chair de la voix s’assemble comme elle peut, les os d'un squelette par définition plus durable, et le plus intime, sur lequel on cherche à greffer une silhouette variable, celle qui nous colle au plus près sur l'instant.

Francesco Pittau : Ce qui pose davantage de questions, ce serait bien la syntaxe, la nôtre, celle qui nous empêche de trouver une formulation autre.

Stéphane Bernard : Tout à fait d'accord, Francesco, gaffe aux plis, toujours. Le piège c'est de penser s'être trouvé. C'est un truc que l'on retrouve aussi souvent chez les peintres. Il faut vraiment changer de cheval régulièrement. Il ne faut pas s'unir avec ce que l'on pense être le plus près de soi, il peut toujours y avoir plus près ailleurs.

Murièle Modély : Aller voir ailleurs si on y est. D'ailleurs j'y vais.

Stéphane Bernard : Exactement. Et il y a des chances que l'on y soit. J'ose le croire.

Al Denton : Ouais, tout ça c'est très variable. Des fois je suis hardcore et j'ai envie de changer mes mots, en mode recherche expérimentale, d'autres fois je suis bien dedans, comme une balade dans une forêt que je connais. Quand c'est flou, je repense à Stephen King qui disait que notre vocabulaire ne doit pas nécessairement être changé, qu'il faut faire avec ce qu'on a sans forcément chercher à habiter des champs lexicaux qui ne nous conviennent pas. Le vrai boulot, c'est de rester dans sa peau sans se répéter, quoi, enfin j'le vois comme ça. Moi je mets des « putain » partout en ce moment, et je sais que bientôt ça va se calmer et que je vais pouvoir passer à autre chose.

Murièle Modély : S'approprier d'autres mots c'est bien aussi, les mâcher, les avaler et recracher tout ça tout plein de salive.

Cathy Garcia : « J’ai trop lu de poésie. Combien de fois le mot étoile, le mot lumière, le mot liberté ? Combien de fois l’amour, l’automne et la beauté ? Le souffle, la source et la vérité. Ces mots qui tournent dans une ronde folle, passent de bouche en bouche, de feuille en feuille. Combien de fois le feu et la fumée ? Les mots sont vains. Ce qui reste de la poésie quand on se tait, voilà sans doute, une question qui mériterait d’être posée. Que serait le poète sans les mots ? Un cœur palpitant arraché d’une poitrine, un sexe turgescent, une fontaine au creux d’une ravine ? Un soleil plongeant dans l’obscur des océans ? Que serait le poète sans ses mots, le peintre sans sa peinture ? Voilà ce qui m’intéresse aujourd’hui. » (C.G. in A la loupe, un truc à rester dans mes tiroirs encore.)

Christine Saint-Geours : Assez d'accord avec l'idée du carcan dans lequel notre syntaxe nous contraint quel que soit l'écrit, notes (de chevet ou pas), lettres (intimes ou administratives).

Stéphane Bernard : Je crois qu'être poète est une posture - positive - et qu'il existe des poètes qui n'écrivent pas. Il y a des poètes de la vie comme il y a des poètes des mots ; il arrive simplement que ces deux espèces coïncident, et qu'elles coïncident est peut-être le cas de figure le moins rare.

Cathy Garcia : Pas le moins rare non, vraiment, à mon humble (un peu) avis, le sentiment poétique est beaucoup plus répandu que le besoin ou le don de l'écrire.

Stéphane Bernard : Sans doute, sans doute... « il arrive simplement que ces deux espèces parfois coïncident » corrigea-t-il.

Cathy Garcia : Non non, ne pas corriger, il y a de la place pour tous les avis !

Stéphane Bernard : Oh, je ne corrige qu'à moitié : c'est ce que j'avais écrit au début, et puis hop, je me suis encore emballé.

Sophia Sophos : Pour ma part, j'aime voir les mêmes mots changer dans mon oreille ou mon regard, les entendre différemment, les comprendre autrement, parce qu'une expérience avec l'un d'entre eux me fait en voir une nouvelle facette pour ne pas dire leur vérité. Prenons par exemple la mer. Mot banal, qu'on charge de poésie, de tout, de rien, qui ne veut plus rien dire, et qui nous exalte quand on s'attarde : « Ah, revoir la mer... » Cherchons les situations où la mer, on s'en fout. Et si je dis : « Derrière la mer, il y a mon secret », là, le mot résonne d'un écho nouveau. Voilà !

Dominique Boudou : Voilà bien la question la plus difficile depuis qu'existe le Séminaire car il y a le paysage lexical conscient et le paysage lexical inconscient dans ce qui est dit et ce qui ne l'est pas. Un regard extérieur avisé saurait mieux que moi répondre à cette question.

Al Denton : Très juste, Dominique.

Alain Guillaume : Paysage lexical, oui, au sens rythmique et si tant est que je le possède en propre, ce dont je ne suis pas certain, en tout cas, plus je gribouille, plus je m'efforce de m'en éloigner et j'aurais bien aimé le maitriser plus tôt, je voulais parler du tempo célinien et de ses affidés, son jazz-band rapproché, à savoir Audiard et Boudard dont j'aimerais une bonne fois gommer les échos, les populismes, mais c'est plus fort que moi, je suis un peu comme cette balle de jokari au bout d'un élastique, je m'éloigne, je crois couper définitivement le cordon, mais toujours il y a un moment où l'élastique me ramène back to the roots, vers ce qui m'a fait vibrer dès le début, le style parlé émotif... Ça m'interdit les étages supérieurs de la poésie pure et me cantonne au rez-de-chaussée, dans le poétique, mais ça me va, tant que j'y vois pas le temps passer.

Al Denton : Nous resterons de toute façon, tous, plus ou moins, à un certain rez-de-chaussée. Personnellement, la conscience du plafond ne m'empêche plus d'avancer.

Stéphane Bernard : Sophie, il y a certains auteurs qui m'aident justement à renouveler cette résonance du mot. Je pense d'ailleurs que c'est l'un des aspects les plus captivants de la poésie d'André du Bouchet par exemple (et pourtant c'est à peine si j'entre dans trois ou quatre pour cent de ses écrits tant il est aride, mais cela régénère déjà la perception - toutefois il m'aura fallu des années pour y entrer, même si peu). Dominique, j'avais pensé au départ évoquer les parts consciente et inconsciente de ce paysage, mais j'ai finalement opté pour une question plus ouverte. Mais oui, je cerne déjà un peu le vôtre, de paysage (et bien que je ne connaisse que vos deux derniers livres et quelques extraits des autres), il se dégage même assez nettement. Il y a un paysage Boudou. Effet ou cause (est-ce conscient ? inconscient ? on y revient, forcément) de votre écriture à la fois économique et très intense. J'y vois aussi des mots essentiels, élémentaires. C'est une chose que je ressens mieux que je ne l'explique ici.

Brigitte Giraud : On a des paysages, je crois ça. Une manière d'expression qui est dans le souffle. Sa façon de faire parler la langue use de « trucs », ce n’est pas seulement les mots, mais une énonciation qui fera toujours la différence. Le mot est gagnant quand il va plus loin que lui seul. Alors il me devance. Il vit tout seul.

Francesco Pittau : C'est comme l'humour, plein de gens peuvent rire à une plaisanterie, tout le monde n'est pas capable de faire rire.

Stéphane Bernard : Parfaitement, Al, « la conscience du plafond ne m'empêche plus d'avancer », continuer, faire, c'est tout, il faut y aller. Et comme vous le dites, Alain, il y a aussi ces influences qui collent.

Brigitte Giraud : Ne pas avoir peur des mots « simples ». Si c’est celui-là qui est nécessaire. Être à ras de terre pour aller ailleurs.

Francesco Pittau : Je trouve que l'affaire des influences est une pensée adolescente. Chacun a sa voix, qui ressemble inévitablement peu ou prou à une autre voix. C'est pas grave, c'est même sans importance, sauf quand celui qui écrit se met consciemment sur des rails pour un gain social.

Brigitte Giraud : Mais le gain social, on s’en fout, c'est pas le sujet.

Francesco Pittau : Ben, on pourrait parler des mots-clés pour plaire. Le champ lexical choisi pour coller à l'idée de la poésie. C'est pas vraiment à côté de la plaque. Et comme ce champ lexical préconçu joue sur nos propres choix.

Alain Guillaume : Bien sûr qu'on a tous une note, bien planquée, chez certains elle chantera tout de suite, immédiatement reconnaissable, pour d'autres il faudra un peu plus de sueur, d'errance.

Francesco Pittau : Ou pas.

Brigitte Giraud : C’est bizarre, ce truc, « coller à l'idée de la poésie ».

Al Denton : Oui, moi j'ai pas d'idée de la poésie.

Brigitte Giraud : Moi non plus. Je sais pas trop ce que c'est.

Stéphane Bernard : Justement, Brigitte, c'est ce que j'apprécie chez du Bouchet : les mots simples. Ce sont les plus riches, les plus ouverts. Je ne sais pas si j'irais jusqu'à dire que je suis pour un « appauvrissement » de mon vocabulaire, mais jusqu'à une réduction, oui, pourquoi pas.

Francesco Pittau : Ecoutez, faites pas les innocents, vous savez bien qu'il y a une idée commune de la poésie, d'ailleurs on peut en faire une caricature. C'est faux de bout en bout, mais écoutez Grand Corps Malade et vous aurez à peu près ce que c'est que la poésie pour une majorité de personnes qui n'en lisent jamais. Si vous me demandez ce que c'est que la poésie, je répondrai que je n'en sais rien, mais c'est une position de monsieur cultivé.

Brigitte Giraud : Oui. travailler au rabot, disait Hélène Cadou.

Stéphane Bernard : C'est marrant que vous parliez de ça, Francesco, j'y ai beaucoup pensé hier soir. Je me disais qu'on avait tous des voix si identiques quand on parle, et qu'alors l'émotion ressentie à la lecture d'un poème provenait aussi du petit miracle d'une voix d'un coup tellement singulière surgie des mots écrits.

Brigitte Giraud : Bon ben voilà,  il se trouve juste qu’ici, on n’est pas une émission de grande écoute.

Alain Guillaume : « Musique » pourrait en être une approche très approximative et là toutes les gammes sont ouvertes. Toutefois je me souviens d'une définition donnée par Roger Stéphane, homme totalement oublié qui la définissait en deux tendances, les secs et les mouillés. Sec, Rimbaud ; mouillé, Verlaine.

Francesco Pittau : Sauf qu'on écrit en parlant à des gens et quoi qu'on dise on louvoie entre les idées reçues, les nôtres, les leurs, et qu'on essaie de s'en tirer plus ou moins bien. Nous ne sommes pas séparés du reste du monde, juste dedans jusqu'au cou. Pas une élite.

Brigitte Giraud : C'est comme les grandes tiges et les petites pommes dans L’Homme qui aimait les femmes.

Stéphane Bernard : Si, moi je sais exactement ce que c'est la poésie, c'est un million de définitions à la fois.

Francesco Pittau : La poésie, c'est un jeu qui nous amuse en attendant qu'on claque.

Stéphane Bernard : Oui, des secs et des mouillés, c'est pas mal ça. Il en faut pour le feu et d'autres pour l'éteindre. J'aime les deux. Je vaporise... Francesco, vous avez pas déjà dit ça ici ?

Francesco Pittau : Les vérités sont bonnes à rappeler.

Stéphane Bernard : Amuser la sève...(je me répète aussi, mais j'aime cette expression de jardin).

Brigitte Giraud : La poésie, pas un vrai jeu pour moi, c’est pas le Bigdil, quoi ! Mais bien d’accord pour le « avant le trou ».

Stéphane Bernard : C'est pas la grosse fête non plus quand j'écris. Alors « s'amuser » non, mais « se distraire de », peut-être plus.

Alain Guillaume : Jeu quand même au sens de challenge, défi avec soi, genre « tiens je tiens un petit bout de musique là, est-ce que ça va tenir la route ? on verra ça l'année prochaine ou dans quelques mois quand le temps nous aura travaillé de l'intérieur, remodelé », mais jeu un peu moins quand on abandonne un peu de soi comme une amorce de trace qui peut nous designer dans le regard des autres. Est-ce bien prudent, raisonnable, n'est-ce pas fuir la responsabilité de vivre, de se battre avec le réel qu'écrire, ou le contraire, écrire est un combat avec soi, ses fantômes que beaucoup fuiraient, etc. ? Mille questions où là « ça commence a n'être plus du jeu ».

Francesco Pittau : Mais le jeu, c'est sérieux. Faut voir les enfants jouer.

Al Denton : « Vous savez bien qu'il y a une idée commune de la poésie ». D'accord Francesco, cette idée commune existe, mais je vois pas ce que ça a à faire avec la question de la poésie quand on se la pose pour soi, pour sa propre écriture. On peut avoir conscience de cette idée commune et en même temps on peut dire, pour soi-même, qu'on n'a pas d'idée précise de la poésie, sans que tout cela soit une posture élitiste. Je trouve ça plutôt humble au contraire. De toute façon, osef, on n'est pas des théoriciens ici, ni des critiques.

Francesco Pittau : On essaie consciemment d'éviter les « clichés » qui font partie de l'idée commune.

Al Denton : Je suis bien d'accord. Et en même temps, vu où en est la poésie aujourd'hui dans l'idée commune, c'est plus des clichés, c'est des icebergs.

Stéphane Bernard : Je suis ok pour votre définition du jeu, mais Francesco, vous avez dit « jeu qui nous amuse »... Eh oui, je chipote, je chipote... Quant aux clichés, je m'en fous, j'essaie juste de faire ce que je peux, d'être le plus précis et le plus honnête. Je n'essaie jamais, mais vraiment jamais d'être à tout prix différent. La singularité vient en creusant, en bossant, en déchirant une membrane de plus, et puis une autre, et encore une autre... Ce qu'il y a de pire pour moi, c'est les poètes qui se battent entre eux. Genre « On écrit plus en rimes aujourd'hui » ou « Faut arrêter le truc intello-prétentieux » ou encore « C'est de la poésie, ça ? on dirait une liste de courses ! ». Enfin, je ne vous fais pas un dessin, vous voyez exactement ce que je veux dire... L'idée commune concernant la poésie est un inlandsis, pas étonnant, la matière d'un poème a l'air de si peu, c'est pas comme la peinture, la sculpture (matière bien réelle, investissement matériel) ou par exemple la danse (investissement corporel). Quand on ne voit pas le travail, c'est forcément superficiel...

Christine Saint-Geours : Les enfants « jouent » sérieusement à la poésie... aussi.

Stéphane Bernard :  George Oppen, Chambre d’enfant :
Un ami a visité les chambres
De Keats et de Shelley
Près du lac, observant « qu’il s’agissait de simples
Chambres d’enfant », ce qui a eu le don
 
De l’émouvoir. Certes la chambre d’un poète
Est toujours une chambre d’enfant
Et j’imagine que les femmes le savent.
 
Peut-être une femme sera-t-elle excitée par
Un banquier d’une grande laideur, un homme
Et non pas un enfant qui cherche à retrouver
Son souffle sur le corps d’une fille.

Anna de Sandre : J'ai des mots fétiches, des paysages fétiches, et un goût trop prononcé pour les conjonctions de coordination, ce dont en revanche, je me passerais volontiers.

La Nouille Martienne : Pour moi, le problème c'est de trouver le mot « juste » (lexique conscient ou non), celui qui porte au mieux ce que je cherche à exprimer. C'est beaucoup plus difficile qu'il n'y parait même dans la simplicité. Un mot est culturellement, historiquement, un menteur, un conteur, un passeur. Je me méfie particulièrement de leur sens évolutif et des associations malvenues.

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