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DANS CE PETIT MONDE DE LA POÉSIE, PENSEZ-VOUS APPARTENIR À UNE FAMILLE, À PLUSIEURS ? SE RECOUPENT-ELLES ? OU VOUS SENTEZ-VOUS PLUTÔT « SATELLITAIRE » ? À QUEL POINT CETTE POSITION VOUS INFLUENCE-T-ELLE ?

Marianne Desroziers : La famille, c'est le lieu de toutes les névroses. Je me garderais bien de trouver une seconde famille, j'ai assez à faire avec la première. Je me sens parfois des affinités avec certains écrivains, j'éprouve de l'admiration aussi pour des écrivains disparus ou contemporains (que je connais un peu personnellement ou dont je ne connais que les livres).

La Nouille Martienne : La grande famille des transparents, des anonymes, des sans collier... mais surtout celle des nouilles (martiennes si possible) !

Stéphane Bernard : Que du satellitaire pour le moment donc... J'en suis aussi.

Anna de Sandre : Poésie noire et ou narrative.

Walter Ruhlmann : Totalement satellitaire. Anti-Bukowski et compagnie quand tous mes contemporains n'ont d'yeux et d'oreilles que pour lui. Plutôt post-moderne, réalisme fantastique, symbolisme, rien qui ne branche tellement mes congénères francophones... Alors je veux vous lire Anna de Sandre.

Anna de Sandre : Oh, merci de votre intérêt.

Stéphane Bernard : Merci, Walter et Anna. Mais vous avez peut-être une famille sur un autre plan ?

Anna de Sandre : Ah oui, et poésie jeunesse également... J'aime les poèmes de Murièle Modély, Kouki Rossi, Al Denton, Stéphane Bernard, Dominique Boudou, Francesco Pittau, Daniel Labedan, Isabelle Bonat-Luciani et Thomas Vinau, pour citer les vivants qui fréquentent Internet.

Stéphane Bernard : J'aime Bukowski parce qu'il m'a décrassé du romantisme et compagnie. Mais je n'ai plus d'affinités avec lui quant au style. Plutôt carvérien, même si ce n'est peut-être pas visible. Je dirais que je suis quelque part entre la poésie directe et la masturbation métaphysique  En tout cas je ne vire aucun genre, sauf peut-être l'Oulipo.

Cédric Bernard : D'accord avec Marianne, déjà bien assez à faire/se départir de sa famille, pour s'en rajouter une autre. D'accord avec La Nouille aussi, et je rejoins Anna (zut, ça deviens très consensuel tout ça). Bref, des affinités avec des écritures (qu'on croise tous, à force de finir dans les mêmes auges), un peu avec les auteurs, même si finalement je n'adhère pas forcément à l'ensemble de ce qu'ils écrivent. C'est pédant si je parle d'autosuffisance, mais dans le sens d'indépendance. S'inspirer-ressentir, mais rester (le croire), rester un maximum autonome et indépendant (libre ?).

Dominique Boudou : Les familles, j'aime pas. Je préfère les satellites mais ils donnent le tournis. Disons que j'ai quatre ou cinq poètes que je mets au-dessus de tous les autres, dont Thierry Metz, Antoine Emaz, Vanderkrisch, Paul de Roux. Quant aux anciens : Rimbaud, Lorca, Follain, Guillevic. Et puis tous ceux que je ne connais pas. Allons, j'arrondis : une vingtaine de noms en comptant ces inconnus, passés et à venir. J'essaie de fuir leur influence sans y arriver toujours. Jamais je ne me mettrais à écrire juste après avoir relu Emaz ou Metz. Jamais.

Stéphane Bernard : C'est vrai qu'il y a des auteurs qui nous tiennent trop, et qu'il faut attendre qu'ils s'éloignent pour ne pas risquer d'être leur marionnette un peu hébétée. J'avoue qu'il m'arrive d'éviter certaines (re)lectures quand je sais que l'instant d'écrire rôde (comme un éternuement, dirait Claudel).

Alain Guillaume : Sans doute très satellitaire et pour tout dire, ne suis pas sûr d'écrire tout à fait de la poésie, aime bien faire descendre un texte en bas de la page avec le plus de rythme possible et en ce sens plutôt dans l'orbe de Bukowski qui m'a impacté, horrible mot à la mode, comme beaucoup d'autres avec sa puissance de « camarade vitamine », de booster, de pusher, de « osez », de « try », même si tu te casses la figure, bref un désentraveur, une key of ignition.

Stéphane Bernard : Si si vous en écrivez, Alain. Sans aucun doute. Et effectivement, c'est des types comme le Buk, Brautigan et Carver (et dire que je viens de découvrir seulement Shepard) qui m'ont désinhibé. Qui m'ont fait « oser en écrire ». Du moins recommencer à tenter d'en écrire, et cette fois sans tambour ni trompette.

Cécile Guivarch : Je dirais que c'est un tas de racines emmêlées.

Brigitte Giraud : Je dirais que je lis des tas des conneries... Pas famille, sauf celle que je choisis et qui m'engage. En écriture c'est idem, et pas de copinage !

Cécile Guivarch : Je n'ai pas envie de faire partie d'une famille en écriture, je n'aime pas les clans et les chapelles et je suis même incapable de dire qui pourrait faire partie de telle ou telle « famille ». Par contre, les lectures me nourrissent, les bonnes comme les mauvaises.

Stéphane Bernard : Pas de clan, non. Si j'en avais voulu un, je jouerais dans un groupe de rock. Mais des affinités, évidemment.

Walter Ruhlmann : Familles, je vous hais ! Foyers clos ; portes refermées ; possessions jalouses du bonheur.

Cécile Guivarch : Oui, des affinités dans l'écriture, oui, bien sûr. Se dire « ça, j'aurais aimé l'écrire. »

Walter Ruhlmann : Le digérer et se l'approprier pour en faire un thème à soi.

Brigitte Giraud : C'est bien ce Séminaire, je trouve, très bien même.

Stéphane Bernard : On retombe toujours dans la psychanalyse. Inévitablement.

Brigitte Giraud : Les gens disent leur famille, leur petit cercle, trouvent que ça les rassure.

Francesco Pittau : J'aime trop de textes de trop de gens. Je ne me sens d'aucune famille.

Stéphane Bernard : Oui, pareil, Francesco. D'ailleurs il y a une chose que j'ai encore du mal à comprendre : les revues/éditions de poésie ciblées. Je serais éditeur, je n'éditerais que ce que je trouve bon, sans ligne particulière. Je pense qu'une maison doit refléter celui qui la tient plutôt qu'une ligne comme un fil à la patte.

Francesco Pittau : Je déteste les revues ciblées.

Christine Saint-Geours : A partir de quel moment se considère-t-on comme appartenant au « monde » de la poésie ? Écrire (ou essayer) d’écrire des poèmes fait-il de vous un poète ? Un ami poète m’a dit un jour que la poésie est un état, une façon de vivre, il m’a parlé de son « bordel poétique » difficile à vivre au quotidien. Alors appartenir à une famille en plus ! En 2011, j’ai rencontré Andres Neuman que j’admire pour son intelligence, sa luminosité, ses dons d’écrivain polymorphe (et son charme !). Il était accompagné d’Eduardo Berti et de son traducteur J.M. Saint-Lu ; la discussion a très rapidement dévié sur l’étonnement des Sud-Américains (ils sont argentins tous les deux) devant à la « sectorisation » qui existe en Europe dans le milieu littéraire (et artistique en général). Chacun là-bas passe, sans complexe de la poésie au roman ou à la nouvelle voire la micro-fiction. On lit et on entend dire que la poésie est marginalisée, qu’elle n’a pas droit de citer. N’est-ce pas en premier par la faute de (certains ?) poètes qui se marginalisent en voulant faire croire qu’elle n’est pas accessible et qu’il faut être « initié » (votre « petit monde »). Je plaide (et je ne suis pas la seule) pour une poésie décomplexée, la preuve mes CP apprennent à écrire et à lire en poésie principalement et ils en sont gourmands. J'espère qu'adultes ils ne considéreront pas le poète qu'ils croiseront comme un hurluberlu ou un marginal en dehors des « réalités » du monde .

Perrin Langda : La seule famille à laquelle j'aimerais appartenir est celle des poètes qui ne pètent pas plus haut que leur cul et ne nécessitent pas un bac + 8 en masturbation intellectuelle pour être compris. Je n'aime pas trop ce côté « la grande famille restreinte de l'élite culturelle » que se donnent souvent la poésie et la littérature en général. Paraît-il même que c'est à cause de ça que la littérature française ne s'exporte pas (de source peu fiable...).

Stéphane Bernard : C'est bien pour ça que j'ai toujours eu une grande attirance pour la littérature américaine. Et ici, on ne se masturbe pas ! (Sauf moi - un peu.)

Perrin Langda : En fait, comme tu disais, tant que ça donne du beau, tous les moyens sont bons, hein.

Walter Ruhlmann : Onanisme littéraire... J'en jouis... Pardon. Bon, ceci dit, si je puis me permettre, c'est pas tant européen que juste français, même pas francophone. Cette façon pédante et académique que nous avons de toujours tout considérer.

Rodrigue Lavallé : Ma seule famille c'est mes enfants. Pas de famille poétique. Quant au « petit monde de la poésie », clairement, j'en suis pas. Déjà assez de mal à me débattre avec l'écriture, la plupart du temps sans savoir si ce que je fais vaut un pet de lapin, et à deux doigts de tout arrêter. Satellite, oui pourquoi pas ? Mais à l'orbite très irrégulière.

Al Denton : Ben moi je me retrouve carrément chez pleins d'apatrides de la littérature. Dazai pour la négation de soi, Cartarescu et Ishiguro pour la mémoire qui fait des boucles imparfaites, Fante père et fils pour « la vie est un jeu, j'ai choisi de jouer en mode hardcore », Pizarnik pour sa nuit infinie, et Burroughs pour le pur délire, et de manière générale les Américains du Sud comme du Nord pour des raisons proches de celles évoquées par Stéphane. Cela fait une famille, finalement, ma famille, dans laquelle chacun est le satellite de l'autre. Il n'y a pas de soleil collectif, ou de planète centrale, à part le fait de s’asseoir à une table avec une feuille et un stylo (ce qui est déjà un point commun que peu de personnes d'une même famille de sang ou de cœur partagent).

Stéphane Bernard : Oui, Al, et dans ce sens, j'ajouterais peut-être une autre famille : les Chinois des Tang, cette bande d'exilés (souvent) qui se croisaient parfois et dont certains étaient les sages maîtres des autres. Cette famille-là et l'Américaine, sans patriarches, une bande de frères isolés.

Carl Sonnenfeld : Oui, satellitaire et singulier qui trace sa route, en lorgnant vers Kerouac et Tristan Tzara.

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