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QUAND VOUS DÉCIDEZ QUE LE TEXTE EST FINI, SENTEZ-VOUS QU'IL Y MANQUE POURTANT TOUJOURS QUELQUE CHOSE MAIS QU'Y RETOUCHER ENCORE LE DÉTRUIRAIT - D'UN PEU À COMPLÈTEMENT ? CHERCHEZ-VOUS UN REMÈDE À ÇA ? VOUS ÊTES-VOUS DEPUIS LONGTEMPS RÉSIGNÉ(E) ?
(LORSQUE JE SUIS ARRIVÉ À CE QUE JE PENSE ÊTRE LE BOUT D'UN TEXTE, RÉSONNE SOUVENT EN MOI LA PAROLE DE DUCHAMP À PROPOS DE SON « GRAND VERRE » DÉCLARÉ « DÉFINITIVEMENT INACHEVÉ ».)

Christophe Bregaint : Tout texte est le brouillon d'un autre. Je ne sais plus qui disait cela.

Dominique Boudou : Duchamp a raison. Forcément inachevé. Michaux reprenait ses livres après leur publication. Et pourtant, un jour, on décrète qu'on en a fini avec tel texte, après l'avoir laissé reposer quelques mois, pour voir si la pâte tient encore le coup.

Stéphane Bernard : Oui, et Bonnard reprenait ses toiles dans les musées. Je me souviens souvent des mots d'un ami de Flannery O'Connor qui lui disait : « On ne termine pas un livre, on finit par l'envoyer au diable. »

Cathy Garcia : Je ne décide pas qu'un texte est fini c'est lui qui me le fait savoir. Ça peut prendre quelques heures ou quelques mois, voire années.

Stéphane Bernard : Voire jamais ? C'est sans doute pour ça qu'ont été inventés les tiroirs. Et pour les boutons orphelins et les piles dont on ne sait si elles fonctionnent encore.

Cathy Garcia : Voire jamais, c'est possible.

Murièle Modély : J'aime bien ce qu'a dit Chris Bregaint plus haut. J'ai l'impression de réécrire toujours le même texte. J'arrête un recueil quand il me sort par les trous de nez.  Non, plus sérieusement, j'arrête quand face à lui je me sens sèche et vide. Bien sûr avec du repos (temps), la pâte pourrait être malaxée différemment et tout pourrait être modifié à nouveau (ou en partie), mais je ne suis plus la même personne qui a écrit ledit recueil, bref à ce moment je passe à autre chose et ne relis plus. Recueil comme photographie d'un instant X, de la personne Y... Et aussi, quand il y a une construction formelle, je trouve que le fil ne peut pas être dévidé indéfiniment (modifs à la marge). J'aime bien les contraintes pour ça.

Stéphane Bernard : Tu fais donc des photos mais avec un long temps d'exposition, Murièle. J'aime bien l'idée de strates dans un texte. Comme l'évoque Chris (et je ne sais plus qui dit ça non plus). Ces brouillons successifs sont les strates d'un thème cher en permanent devenir. Mais nous avons tous (du moins certains d'entre nous), je crois, un poème (ou plusieurs ; c'est mon cas) auquel nous tenons, mais éternellement raté... repris de temps à autre, et raté encore et encore.

Cédric Bernard : D'ac avec la photographie, je vois bien aussi ce que tu veux dire, Murièle.

Dominique Boudou : Un texte trop achevé ne manquerait-il pas d'opacité ?

Stéphane Bernard : Trop achevé, c'est l'autre versant. J'aime l'opaque, mais aussi et surtout le diaphane.

Marianne Desroziers : Pour utiliser la métaphore de la peinture, je dirais qu'il y a le risque du coup de pinceau de trop, à vouloir trop bien faire (l'écueil du débutant) on risque de tout gâcher. La forme, le style sont importants et il ne faut pas vouloir aller trop vite et bâcler la réécriture qui va permettre d'approcher du cœur de ce qu'on veut écrire. La dimension inachevée fait partie de l'œuvre authentique : l'écrivain n'atteint jamais ce qu'il voudrait (il arrêterait d'écrire si c'était le cas) mais pour que l'œuvre soit considérée comme terminée et rendue publique il doit y avoir l'essentiel, à savoir l'âme d'un texte.

Stéphane Bernard : Mais il y a toujours un retour en arrière possible quand on écrit (le filet du brouillon, voir session 2), ce qui est souvent plus difficile avec la peinture. Et ne sommes-nous pas tous des débutants, toujours (certes, à des niveaux différents) ? Et je suis assez persuadé que ceux d'entre nous qui cherchent encore et à tout prix la perfection - au risque d'être mauvais - sont tout simplement en quête d'un renoncement à l'écriture. Le style en dit long sur l'état mental.

Marianne Desroziers : Oui, en peinture il n'y a pas de droit à l'erreur. Une toile ratée finit à la benne, un texte peut se reprendre. Quant à la perfection, elle n'est pas de ce monde, en art comme dans la vie.

Stéphane Bernard : Oui, mais sa quête, « hélas » (guillemets parce qu'elle permet aussi de grandes choses), si. Ce que je voulais dire, c'est que cet espoir d'en finir avec l'écriture en l'atteignant est un état maladif. Après il faudrait pouvoir discuter de ce désir de renoncer. Autre sujet.

Brigitte Giraud : J'aime la sincérité dans un texte. On n'en aurait jamais fini de prendre et reprendre. Mais à un moment, on sait qu'on n'ira pas plus loin.

Stéphane Bernard : Parfaitement, Brigitte. Pour moi le style, c'est tout simplement l'honnêteté. Il n'y a pas à réfléchir plus loin. Mais pas si facile. On se croit sincère, et hop, c'est encore un masque, une fine pellicule de petits mensonges qui se présente et qu'il faut craquer. Une toute petite zone à vif entraperçue et on s'y arrête. Si rare.

Brigitte Giraud : Je sais pas si c'est tout pareil, mais c'est un truc essentiel qui fait les veines et le sang.

Stéphane Bernard : Oui, et c'est ce qui fait qu'un texte - même brillamment écrit - sera émotionnellement anémique s'il est insincère, quand un autre, un peu maladroit mais sincère touchera, parce qu'il est gorgé de vie.

Rodrigue Lavallé : Je rejoins pas mal de ce qui a été dit. Grosso modo, j'arrête quand j'ai la conviction de pas pouvoir faire mieux du point de vue de ce que je tiens pour le plus important, savoir la justesse. Ça tient à l'honnêteté, la sincérité, certes. Mais aussi au respect de ce qui m'a conduit à commencer le texte (idée, image ou sentiment). Mais quand je dis ça, c'est un peu faux en même temps parce qu'il arrive, je crois dans le meilleur des cas, qu'un texte « veuille » dire plus au final que l'intention consciente de départ et je crois que j'ai le sentiment d'une réussite ou d'un achèvement justement quand, sans avoir trahi le truc de départ, je me retrouve avec autre chose d'imprévu mais qui reste avec lui dans le ton, l'harmonie, donc la justesse. Plus rien à creuser à un moment donné... Après y reste la question de la reprise avec du recul, l'impression peut-être trompeuse de pouvoir faire mieux quand le texte a reposé longtemps. C'est une tentation. Parfois ça le mérite et puis on sait bien que d'autres fois, ça fiche tout par terre d'y céder. On va peut-être trouver un meilleur équilibre rythmique ou euphonique mais c'était justement dans sa fragilité qu'il avait une beauté... J'ai pas relu mon recueil à paraître en octobre depuis à peu près deux mois, peu après que j'ai su qu'il était accepté. Mais je sais qu'il va falloir pour envoyer la version définitivement définitive à l'éditeur. Et à vrai dire ça me fiche une trouille bleue d'être tenté de modifier, corriger, rajouter... et de me tromper.

Stéphane Bernard : Je crois qu'on se fixe inconsciemment comme une sorte de délai de prescription pour la retouche d'un texte. Ça se met en place plus ou moins avec les autres petites habitudes de travail.

Francesco Pittau : Un texte, c'est comme un objet qu'on fabrique. On sent bien quand il est terminé. On peut le polir indéfiniment mais ce serait idiot car la première impulsion est née à un moment précis, dans des circonstances « précises » et que le faire coller à d'autres moments est une impasse.

Stéphane Bernard : Oui, on sent bien à un moment « que la date est passée », et qu'il sera « comme ça » ou ne sera pas.

Murièle Modély : Néanmoins quand le texte s'intègre dans une suite, un recueil, on peut tenir un fil (s'y tenir) je dis ça parce que moi je mets environ un an pour construire « mes » suites  mais en effet chaque texte correspond à un temps particulier qui ne peut s'étirer indéfiniment. L'un des moyens (pour moi) pour maintenir la continuité d'inspiration est la musique (histoire de se mettre dans un état particulier).

Thierry Roquet : Je me sens en bel accord avec ce qu'en dit Murièle en début de session.


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