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POUVEZ-VOUS AIMER L'AUTEUR SI VOUS N'AIMEZ PAS L'ÊTRE HUMAIN ?

Thierry Roquet : Oui.

Murièle Modély : Si je ne le connais pas « en vrai », c'est possible, après j'avoue, qu'un type/une fille détestable ne m'incitera pas à fréquenter plus avant ses œuvres. Mais je peux reconnaître la qualité du travail.

Stéphane Bernard : Merci, Thierry, pour cette réponse lapidaire ! Au fait, je n'osais demander des exemples, mais... je veux bien.

Thierry Roquet : Drieu, par exemple.

Stéphane Bernard : Oui, pareil, il ne nous laisse pas le choix. Difficile de se passer de l'œuvre (que je découvre depuis peu) mais le personnage n'est guère recommandable.

Marianne Desroziers : Moi aussi je réponds oui sans hésiter : l'exemple de Céline bien sûr, grand écrivain mais « petit » monsieur (il n'y a qu'à lire sa correspondance ou regarder des documentaires sur lui).

Murièle Modély : Oui, Céline est un bon exemple.

Stéphane Bernard : Oui, Marianne, c'est je pense le premier qui vient. Mais pour des raisons plus légères (une certaine antipathie, etc.), qui d'autres ? Je dirais Houellebecq que j'ai détesté longtemps sans même l'avoir lu (excepté son premier roman). Puis j'ai compris que son malaise face aux médias et la déformation habituelle de ces derniers étaient en partie responsables de cette répulsion. Maintenant je l'ai lu quasi intégralement et je trouve que c'est un excellent écrivain (et très bon poète - mais beaucoup de trucs pas très potables aussi, les éditeurs entretiennent le mythe). Mais pas sûr de vouloir être ami avec lui. Et même si son mal-être jeté à la face du monde me touche.

Marianne Desroziers : Christine Angot est assez antipathique quand elle intervient dans les médias, elle est souvent moquée (par Jourde et Naulleau en particulier) et j'avoue que j'ai été étonnée d'aimer un de ses livres quand un ami me l'a fait lire !

Stéphane Bernard : Merci, Marianne, excellentissime exemple. J'éprouve encore ça vis-à-vis d'elle (d'affeux passages télévisuels), mais peut-être que grâce à vous je tenterai. Je crois que certains devraient encore plus que les autres éviter la télé. Les gens de télé détruisent le fragile et ridiculisent le fort. L'humiliation est leur gagne-pain.

Brigitte Giraud : Je ne supporte pas Angot et n'aime pas ce qu'elle écrit, il y a une cohérence. Pour Céline, l'homme, est imbuvable, mais son écriture est fabuleuse. On ne peut gommer ni son voyage ni sa « nuit ». Et le paradoxe est chiant.

Francesco Pittau : Quand la politique se voit dans l'œuvre, non. Céline avec son style effondré, sa syntaxe qui dégouline et qui ressemble à la bave égocentrique qu'il déverse sur les gens, me tombe des mains. Donc, je lis pas. En plus, ça m'ennuie. Alors, c'est rédhibitoire.

Dominique Boudou : Oui.

Stéphane Bernard : Très bien, très bien, merci ! mais on s'éloigne un peu de la question tout en se rapprochant du point Godwin à vitesse grand V.  Donc, à part LFC ?

Francesco Pittau : Chardonne.

Stéphane Bernard : Je sais que je vais avoir l'air de chipoter, mais comme les écrivains « à période fasciste » sont évidemment détestables, si nous parlions de ceux qui le sont d'un point de vue non politique ? Qu'est-ce qui peut nous agacer chez un écrivain ? Allez, chez un Sollers par exemple ?

Francesco Pittau : BHL, non. Nabe, non. Houellebecq, non.

Stéphane Bernard : Pour les mêmes : NON... (peut-être)... oui.  Mais BHL est un homme de lettres, ce n'est pas un écrivain : «&nbspIl monte de la grammaire à l'œuvre, au lieu de descendre de l'inspiration au style&nbsp» comme disait Vigny.

La Nouille Martienne : Ma première impulsion fut de répondre tout simplement oui mais la question est délicate. L’œuvre (écrite, peinte, musicale, etc.) une fois aboutie dépend elle encore de son auteur ? Certes, la compréhension profonde vient parfois de la connaissance de la vie de l'auteur. Pensez par exemple au tableau de Guernica de Picasso. Ces évènements qui l'ont à tout jamais influencé, marqué, le message qu'il souhaite délivrer. Pourtant, l'art est Émotion. Quand je lis un poème, quand j'écoute une musique, quand je regarde un tableau, ce qui vibre en moi, ce n'est pas mon intelligence mais quelque chose de primal tout juste teinté d'éducation. Que connait-on d'un auteur ? Jeune, on m'avait affirmé que Lewis Carroll avait été soupçonné de pédophilie. Je n'ai pas connu Lewis Carroll, ni Pétrone qui aimait les petits garçons, mais Alice, La Chasse au Snark, son ouvrage sur les jeux de logique, le Satyricon, m'ont toujours suivie. Aimer sans condition l'art mais non l'artiste. Par contre il est plus aisé d'admirer (et non aimer) un auteur dont on sait qu'il a assumé ses choix que l'on partage ou pas ses engagements.

Dominique Boudou : Je dissocie. Toujours. N'oublions pas que Baudelaire et Flaubert pouvaient être des individus horribles, à resituer dans leur époque bien sûr.

Stéphane Bernard : Très bien, cette opinion, La Nouille. Oui, je crois que l'œuvre n'appartient plus vraiment à l'auteur quand elle est diffusée (elle se diffuse, mais sans perdre, en gagnant toujours). Elle n'a pas tant besoin d'un nom. Mais il vrai qu'il éclaire quand on y cherche, pour le meilleur et pour le pire. Et concernant Pétrone, que j'admire également, comme tous les Latins que j'ai lus jusqu'ici, je lis justement un très instructif essai de Pascal Quignard sur la sexualité à l'antiquité et sa représentation dans l'art (Le sexe et l'effroi). Ce n'est pas comparable. La morale et les codes de la sexualité étaient vraiment différents. Et Dominique a raison de le souligner, un comportement dans une époque inconnue de nous est difficile à juger. L'homme a évolué, et aussi pour le meilleur et pour le pire. Mais il est vrai, on a beau dissocier, certaines mises à jour faites sur un auteur peuvent un peu nous refroidir. Disons qu'il est dur de s'en défaire, cela poisse sur les mots.

Francesco Pittau : On lit avec nos yeux d'aujourd'hui, donc on juge avec nos yeux d'aujourd'hui, c'est normal. D'ailleurs, on parle de littérature pas de politique. De toute façon, les auteurs « politiques » ne m'intéressent pas.

Stéphane Bernard : Oui, par exemple poésie et politique... Quand Oppen s'est mis à en faire il a arrêté d'écrire. Idem pour Rakosi. Quant aux yeux, on fait ce qu'on peut, même si je crois que c'est pas une mauvaise chose d'espérer faire toujours mieux et de pousser l'empathie aussi loin que l'on peut dans le temps et dans l'espace. Sinon, il faudrait simplement se taire. Ce qui est une éventualité que je me réserve précieusement.

Cathy Garcia : Difficilement, mieux vaut pas connaitre parfois. En même temps le truc est un peu schizo. L'auteur c'est la personne et la personne c'est l'auteur, le talent n'est pas gage de beauté intérieure.

Stéphane Bernard : Mais la vie change la personne. Je ne suis pas si sûr qu'il me reste l'intégralité de ce que j'étais à vingt ans. Et puis on essaie toujours de laisser derrière soi sa quintessence plutôt que ses tares. Le cœur et les actes ont entre eux bien des obstacles et les nerfs. Quand on cherche vraiment dans la vie d'un auteur, on trouve presque toujours de quoi être un peu déçu. Même le pire des salauds est capable de briller (et ce n'est même pas rare).

Paul Jullien : Et inversement, on trouve toujours quelque chose de brillant chez tous les salauds. Je crois que c'est justement d'en arriver à polir les monceaux de merde qui se sont incrustés dans les stigmates et les interstices de l'affreux et du criminel, à trouver son diamant, qui est la raison ultime de l'écriture. Celui qui écrit, il me semble, est toujours l'être des bonnes intentions et qui ne voit pas l'enfer que son extrémisme construit.

Francesco Pittau : Je crois que le débat dévie : on ne parle que des idées politiques, pas de la morale du monsieur ou de la dame.

Stéphane Bernard : Ecrire, c'est toujours tenter de sauver : quelque chose, soi, l'autre. Parfois à n'importe quel prix.

Francesco Pittau : Ecrire, c'est s'amuser d'abord.

Paul Jullien : Oui, avec sérieux.

Stéphane Bernard : Pour vous, Francesco. Mais, sauf si « s'amuser » tient pour vous dans d'autres définitions que l'usuelle, ce n'est hélas pas mon cas la plupart du temps. Mais vous sauvez tout de même des instants en vous amusant.

Paul Jullien : Les enfants jouent avec beaucoup de sérieux. Pour eux, toutes ces choses sont graves.

Stéphane Bernard : A ce propos, j'ai découvert il y a peu cette belle expression de jardinage : amuser la sève. Je ne m'amuse pas, je m'occupe à me libérer. Et mince, la guerre, encore... « Amuser la sève : laisser à l'arbre plus de bois et de bourgeons que de coutume. »

Hélène Dassavray : Pour répondre à la question, parfois oui, parfois non.

La Nouille Martienne : Test : si je vous offre un livre sans signature que vous trouvez excellent et qu'ensuite je vous révèle le nom de son auteur et horreur et damnation, il s'agit d' un personnage que vous m'avez toujours dit détester. Que faut-il en penser ? Question : Pourquoi certains auteurs se sentent-ils obligés de prendre un pseudo pour écrire ? Sociétal ? Culturel ? Schizophrénie évolutive ? Jeu mercantile ? Je pense aux femmes poètes ou écrivains qui ont été obligées longtemps de se faire passer pour un homme afin d'être publiées (les sœurs Brontë) ; je pense aux auteurs qui veulent aborder un sujet incompatible avec leur lectorat habituel (J'irai cracher sur vos tombes) ; je pense aux nombreux avatars du net. Ce qui reste est ce qui compte, c'est l'écrit, et l'impact sur le lecteur. L'usage qui en est fait. Faut-il brûler (censurer) les écrivains parce qu'ils nous sont odieux ? Je penche plutôt pour brûler les conneries qui passent pour de la littérature de nos jours et qui nous sont imposées par le lobbying publicitaire et autres effets de mode journalistiques.

Stéphane Bernard : Je pense qu'il ne faut rien brûler. Ni le bête, ni le méchant, ni l'affreux, ça serait enlever des pièces au dossier de l'humain. Les parjures sont toujours conservés. Comme les armes des crimes. C'est encore une facette du réel - comme le rire - qui nous différencie des autres espèces : ce très chéri mensonge et le calcul violent (quoique celui-ci, chez certains animaux...). Quant à ce « test », j'ai déjà pratiqué avec des citations, et oui, les a priori sont bien là, souvent. Nous fonctionnons plus ou moins tous comme ça. Nous devons encore travailler.

Al Denton : Moi, les auteurs comme personnages me font rêver. Je veux dire, les auteurs exécrables comme personnages exécrables de leur propre travail. Le watakushi shosetsu est un très bon exemple de cela. On a tendance à fustiger l'auteur et à aimer le livre, mais il existe ce point où l'auteur, comme personne humaine et réelle, est ce qu'il est à cause de son travail littéraire. Et inversement. Lovecraft est l'exemple le plus proche de nous, et c'est d'ailleurs la raison pour laquelle Houellebecq, qui a consacré un de ses premiers livres à l'Américain, rejoint aussi ce pôle étrange. Angot écrit correctement une fois sur dix, il y a facilement cinquante pour cent de gras dans chacun de ses romans. A regarder chez les auteurs féminins, je préfère Sarah Kane, Pizarnik, et les autres "folles". Elles nourrissent au moins mon imaginaire.

Stéphane Bernard : Très codifié apparemment, ce genre, Al. Je vais regarder de plus près. Est-ce proche de l'autofiction ? Sinon, tu as raison pour Houellebecq. Et ce qui est drôle dans son dernier roman, c'est justement le personnage de Houellebecq. Et il ne s'épargne pas (enfin j'espère, sans quoi...).

Al Denton : Oui, ce genre est très codifié. J'ai échoué dans mes tentatives de le comprendre complètement. Je le trouve proche de l'autofiction, sans le narcissisme à la française. En se permettant de se remettre en question via les références à d'autres genres et auteurs, et en se permettant certains éléments de fantaisie, le watakushi shosetsu est aussi davantage que l'autofiction. Je n'ai pas lu le dernier Houellebecq. Je pense que cet homme souffre, et qu'il est précisément détestable à cause de cela... Je voulais dire « détesté », mais le lapsus est intéressant.

Stéphane Bernard : Comme je le disais plus haut je l'aime beaucoup maintenant en tant qu'auteur, et comme poète. Il est très doué dans le genre anticipation. Et c'est parfois très beau. La fin du dernier est magnifique. Il y a celui-là et Les Particules, les autres ne sont pas aussi bons. Mais ce qui me dégoûte avec ces saloperies de médias, c'est qu'en exemple de sa poésie ils prennent toujours un poème porno bien nul et pas du tout représentatif. On peut trouver ses thèmes écœurants mais il me semble maladivement honnête et ça, ça marche pour moi... Quant à nos amis japonais, ils sont les rois de la codification, donc pas étonnant que le watakushi shosetsu soit un genre difficile à s'approprier.

Alain Guillaume : Il est des êtres dont j'aime entendre le discours mais dont l'apparence physique me donne de l'urticaire, quand elle révèle une suffisance une arrogance de classe, ainsi j'ai plaisir à écouter Sollers à la radio, beaucoup moins à la télé.

Stéphane Bernard : Sauf quand c'est un pli dont ils ne peuvent se défaire, qu'ils remarquent et qu'ils traitent avec autodérision. Sinon, oui.

Alain Guillaume : Donc, pour en revenir au propos initial, pour moi c'est oui, on peut aimer des écrits, des paroles de quelqu'un dont au top chrono on ne se sent pas irradié d'atomes crochus et c'est plutôt heureux sinon on s'enfermerait, se scléroserait en clans/chapelles d'affinités.

Stéphane Bernard : Oui, on ne va pas aimer un auteur parce que c'est juste un type gentil ou une brave fille. J'ai des salauds plein mes étagères et je fais avec.

Thierry Roquet : Bah si pourquoi pas : un type trop « gentil » peut en devenir exécrable pour cette raison et, par un revirement subtil, on peut à présent aimer ses écrits.

Stéphane Bernard : Vous allez me rendre fou, Thierry !

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