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AFFIRMERIEZ-VOUS COMME DOSTOÏEVSKI QU'UN ÉCRIVAIN NE POSSÈDE AUCUNE IMAGINATION ? OÙ TROUVERAIT-ON CETTE PART D'INVENTION ALORS ? CHEZ LE LECTEUR ? INVOLONTAIRE - OU INDIRECTEMENT DESIRÉE - DANS LES ACCIDENTS DU LANGAGE ? EXISTE-T-ELLE ?

Cécile Guivarch : J'aime bien les accidents du langage.

Catherine Ferrière Marzio : Je dirais qu'il ne la possède pas mais en bénéficie.

Dominique Boudou : L'imagination n'intervient pas forcément dans l'écriture mais « j'imagine » mal qu'un écrivain en soit totalement dénué. Disons que l'imagination est une composante parmi d'autres, dont les accidents du langage que vous évoquez, les trous dans le discours, les galeries souterraines, les racines et les radicelles qui tissent des tapis de rhizomes dans l'en-dessous...

Stéphane Bernard : Oui, Cécile, et ce sont eux qui nous font franchir les obstacles et parfois un cap, qui redonnent un souffle là où le chemin commençait à lasser... Catherine, il est même possible qu'il ne bénéficie que du seul moyen d'en agencer les manifestations. Parce qu'il est dur de ne pas prendre appui sur la réalité, dur d'imaginer quelque chose qui n'a jamais existé, sans un seul élément qui se rattacherait à une chose connue. Rien n'est totalement imaginé. Je crois que cette part d'imagination, Dominique, existe, oui, c'est indéniable, mais on la trouve plutôt dans l'articulation d'une matière que dans la source brute de cette matière. Il faut un appui. Je n'ai aucun exemple d'une écriture sans appui.

Christine Saint-Geours : Dans le lecteur, nécessairement. Je dirais plus, je pense que tout écrivain (même le pire - s'entendre sur le pire…) a son lecteur qui débusquera l'imagination de l'écrivain pour se l'approprier.

Cécile Guivarch : Est-ce de l'imagination ou est-ce notre inconscient ?

Catherine Ferrière Marzio : Comme l'idée d'un quelconque agencement m'agace : mot de gérant de grande surface. Fuir tout commerce avec ce vocabulaire !

Stéphane Bernard : « Organisation » aurait été pire, non ? Et non, pour moi ça ne sonne pas comme ça. Faut dire, je ne fréquente pas beaucoup les commerces. Donc je persiste et signe. Et je parle bien sûr de l'imagination et non de l'inconscient, ce sur quoi on peut agir (un peu), et non ce par quoi on « est agi » (beaucoup).

Catherine Ferrière Marzio : Ici même nous commerçons pourtant... mais soit.

Brigitte Giraud : Je ne crois pas avoir beaucoup d'imagination, je crée des liens plutôt entre l’éprouvé et son énonciation, ce qui (à mon sens) va nécessairement dire d'autre chose, faire apparaître d'autres plans, d'autres niveaux d'écriture et bifurquer où on ne sait pas d'abord. Alors l'imagination pourrait se tenir là, dans cette échappée ailleurs, énoncée pour échapper encore dans ce qui sera énoncé d'un éprouvé qui... la plume est indocile et on tient les rênes pourtant... quand on tient quelque chose qui nous semble digne de tourner autour. Moi j'aime bien, tourner autour d'un axe, un sujet, comme d'un mot et le creuser.

Guillaume Alain : Dans les accidents du langage il y a plutôt trouvaille qu'imagination, du moins tant que ce n'est pas l'idée qui précède le mot, mais le mot par sa rondeur, sa musique, sa couleur amène un autre mot, et de leur collision dans le meilleur des cas apparaît une forme que le lecteur prendra peut-être pour de l'imagination… Mais bon, laissons l'imagination aux romanciers et à leurs lecteurs-clients pas encore adultes qui ont encore besoin qu'on leur raconte des histoires avec tous les bons ingrédients de la narration qui les bercera, les caressera dans le bon le sens du poil et gardons, sans élitisme aucun, l'écriture-peinture-musique, celle qui demeure au plus proche de notre condition commune, qu'on l'approche, la retrouve ou l'appréhende par le regard, l'œil de l'écrivain, du peintre, pas du raconteur d'histoires.

Stéphane Bernard : Le Séminaire est une épicerie fine, Catherine.  Et c'est là où je commerce le mieux - c'est pour dire... Encore une fois, je suis d'accord avec votre vision de la chose, Brigitte. Créer « des liens plutôt entre l’éprouvé et son énonciation », oui, c'est à peu près ce que je voulais dire, avec ce mot qui agace Catherine. Et c'est dans cet acte de liaison que l'imagination entre en jeu, je crois... C'est amusant de voir, Alain, à quel point on peut être berné souvent par un auteur. Quand une œuvre est éclairée par un entretien, une biographie ou un essai. Ce que l'on croit imagination peut être issu d'un fait bien réel et vice versa. Il y a une part du réel qu'on ne veut pas toujours accepter, à ce qu'il semble, comme il y a une part fictive que l'on tient aussi à croire. Pour « écrire droit » de toute façon il faut presque à chaque fois tordre. Christine : Je crois d'ailleurs que l'imagination tourne à plein régime durant la lecture. Lorsqu'un lecteur évoque ce qu'il voit dans un de nos textes, ça peut aller loin, très loin. Nous entraîner dans quelque chose qui nous est étranger et dont on est pourtant la source. Et cette possibilité même fait que notre sentiment d'échec, ou de réussite, aussi relatif qu'il soit, s'inverse.

Fabrice Farre : L'accident du langage peut mener loin son auteur (puis le lecteur), tout comme l'accident d'une image qui arrive sans l'avoir demandé : un lieu, un visage, lesquels s'associent « à cause » de tel ou tel mot lié avec un autre. Sans donner le terme savant, une simple erreur de parcours jusqu'au but recherché donne parfois tout autre chose. J'écris par ce que je suis dans l'erreur, par exemple, ou parce que je ne sais pas le faire autrement. Ah non, cet aspect-là du « hasard » ne fait pas du tout sérieux. Peut-être, mais avant d'écrire, il y a si peu d'éléments à l'esprit, voire : il n'y a rien du tout. C'est, en certaines occasions, ce rien qui donne le détachement à l'égard des choses, c'est avec ce rien que le texte est bouclé. Est-ce que l'imagination, à proprement parler, n'existe pas sans tous ces « chemins de travers », évoqués ici ou là dans notre conversation ? Elle est plutôt chouette, cette idée que l'imagination soit une invention, au bout du compte. Tiens, je vais aller écrire.

Dominique Boudou : On peut dire à Catherine Ferrière Marzio que le mot agencement fait aussi partie du langage de la philosophie, bien avant l'apparition de la grande distribution.

Stéphane Bernard : Mais oui, Fabrice, si cette petite discussion t'y incite, c'est une bonne nouvelle. Mais répondre ici de façon aussi complète c'était déjà écrire un peu, non ? Et je relève tout particulièrement trois choses dans ces mots. Cet aspect du « hasard » ne fait pas sérieux ? Mais je pense que personne ici ne te jettera la pierre. Qui n'a pas écrit ainsi parfois ? Et oui, ce « si peu d'éléments à l'esprit » c'est encore une chose partagée, j'en ai bien l'impression. Philip Larkin disait quelque part qu'il lui venait d'abord un seul vers, et puis l'idée vague du poème. Je me suis tout de suite identifié à ces prémices. Quant à cette idée que l'imagination soit en effet une chimère, je trouve ça presque rassurant. Et cela confirmerait cette intuition que l'on a d'être l'instrument autant (voire moins) que celui qui le tient… Oui, Dominique, j'ai failli, j'ai failli... Et c'est un mot que j'aime... J'ai une fois agacé, à ma plus grande surprise, un ami en utilisant le mot « capital » dans son sens « primordial ». Une explication ? Il était dans une période très communiste.  Sa réaction excessive m'a d'abord amusé puis à son tour agacé (ou le contraire), mais pour finir instruit. Et je ne me permets ici aucun parallèle, Catherine.

Cécile Guivarch : Je ne crois pas non plus à l'imagination, mais bien à ces accidents d'image et de langage. Nous écrivons à partir de faits réels, et même si on peut croire qu'ils sont imaginés, ils ne le sont pas toujours, ils dormaient quelque part, c'est pour cela que je parle d'inconscient, car pour moi ce qui vient de l'accident de langage, de l'image ou de l'imagination est quelque chose qui ne demandait qu'à surgir. Rien n'est vraiment inconscient en fait !

Stéphane Bernard : Oui, Cécile, mais j'avais compris ça comme ça. Du coup c'est peut-être plus une histoire de subconscient que d'inconscient, vu que c'est là, que ça affleure.

Cécile Guivarch : Oui voilà. C'est ce que je voulais dire.

Catherine Ferrière Marzio : « Cet agencement merveilleux de nos organes... » (Guillaume de Saint-Thierry)

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