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QUEL GESTE (TECHNIQUE, D'HUMEUR, ÉTHIQUE, ETC.) SYMBOLISERAIT LE PLUS VOTRE ÉCRITURE ?

Audrey Whynot : L'écriture a-t-
elle des symboles ? Bonne question.

Thierry Roquet : L'amorti de la poitrine et la reprise de volée de mots en pleine lucarne.

Walter Ruhlmann : Une éjac faciale évidemment.

Stéphane Bernard : Autant ta métaphore, Thierry, est concise et me parle, autant la tienne, Walter, manque de précision.

Walter Ruhlmann : Eh bien je sens le même plaisir à écrire qu'à jouir, souvent en tout cas. Et Pen is Envy est le prochain thème de mgversion2>datura.

Christine Saint-Geours : Le gommage.

Audrey Whynot : Comment noter l'improvisation (modes, outils, nécessité) ? Gavant.

Walter Ruhlmann : Tous mes textes parlent de sexe, presque tous. Mon passé britannique de michetonneur est là. Dans les derniers recueils parus dont 12x13 ce weekend, il n'y en a pas beaucoup qui échappent à la règle. La présentation par l'éditrice de Crossing Puddles (La traversée des flaques) qui paraîtra en décembre chez Robocup Press fait clairement référence au sperme, omniprésent. J'écris vraiment comme je jouis. Ma poésie sent la sueur, les sécrétions corporelles, tout autant que des draps trop utilisés. Le geste symbolique de mon écriture est bien une éjac. Et faciale parce que ça se lit. J'ai toujours voulu en mettre plein les yeux.

Stéphane Bernard : Voilà, j'ai enfin eu une réponse bien développée. Et j'apprends des trucs, et c'est ce que j'attends quand même un peu de vous tous, oui, un peu.

Walter Ruhlmann : « Let me cup my mouth / gaping for the dew drops spurting, / erupting from the fruit / not forbidden but blessed instead / by the four Erotes. » Extrait de Bring It Close to My Lips paru dans The Mad Hatter Review, 2014.

Dominique Boudou : Un geste absent, peut-être, ou coupé ; les mots en prenant la place, ou essayant de la prendre, plutôt. Voilà probablement, pour moi, la question la plus difficile du Séminaire.

Stéphane Bernard : Mais quelle réponse, Dominique. Ça me fait penser à un texte que j'ai lu chez quelqu'un (mais qui ? la profusion FB...) ici il y a peu. Il faut que je le retrouve. A vrai dire je serais bien incapable pour le moment de précisément répondre à ma propre question. Tout ce que je sais c'est que je vais toujours vers le moins.

Guillaume Alain : Au début l'humeur, comme « au début l'émotion », mais certainement pas l'éthique, les idées, le discours précédant le mot, parce qu'alors là, pour la poésie, no way.

Rodrigue Lavallé : D'abord ce serait marcher mais pas comme on flâne, plutôt comme une bête brute, avec effort et sans question, en quête d'épuisement. Et puis, je verrais bien un geste de sculpteur. Ce serait tailler dans la masse, raboter, polir, agréger, façonner comme de la glaise... Oui, je vois bien ça comme ça... Et sinon j'ai adoré les réponses de Walter.

Stéphane Bernard : Moi aussi je les aime, les réponses de Walter... depuis qu'on est allés plus loin que son premier jet...

Brigitte Giraud : Pas d'éthique. Un « geste émotionnel », de concentration pour s'abstraire, et entrer ailleurs. Comme retourner ses paupières vers l’intérieur, pour faire apparaitre quelque chose. Il y a un mouvement, de voix dedans, du langage qui cherche une sortie, on ne sait pas ce qu’elle sera, rien n'est prévu par avance. On a envie de défoncer des portes. On y met de la rage. On tâtonne dans les mots. Pour les faire parler.

Stéphane Bernard : « On a envie de défoncer des portes. On y met de la rage. » Oui, Brigitte, Sôseki dans Je suis un chat évoque le « coup de sang » nécessaire de l'écrivain. Je voulais au départ séparer dans mes suggestions le geste émotionnel de celui d'humeur, mais après y avoir réfléchi un peu, j'en suis arrivé à la conclusion qu'ils finissaient toujours par se confondre. Il s'agit après de faire basculer ce pan souvent négatif de l'énervement en un autre plus positif. Mais il arrive que cet énervement (aussi souvent peut-être) soit directement positif.

Brigitte Giraud : La rage, c'est ce devant quoi on est. Parfois il est possible de rien. Avec soi et avec l'écriture. Soi est une bonne matière pour le « coup de sang ». Après on se débrouille. On triture une pâte... Plein les doigts, j'aime ça.

[Lacune.]

Murièle Modély : « et je crois / merveilleuse foi / que ma bouche saura tout maîtriser / planter son fanion rose / humide / tout en haut de la hune / je crois qu'à la ligne et au point / la langue suce dissout / le réel »

[Lacune.]

Stéphane Bernard : Ce moi, Murièle, pour ma part, me semble dans la chair comme un objet s'égare au fond d'une doublure de manteau quand on a la poche trouée. Mon geste doit donc être un geste de fouille(s) (j'ai fait des études - sabordées évidemment  - d'archéologie... Je sais donc depuis longtemps comme tout ça se recoupe) et de retaille, de réajustement... Sinon, Sôseki, dans ce texte, rappelle que le sang est la dernière survivante des quatre humeurs auxquelles croyaient les Européens. Les bile (génératrice de colère « lorsqu'elle coule à l'envers »), atrabile (« qui émousse les nerfs »), flegme (cause de la mélancolie) ont plus tard été écartés à cause du progrès de la science.

Christine Saint-Geours : Un petit côté obsessionnel, non ? Enfin en ce qui me concerne.

Stéphane Bernard : Oui, Christine, l'écriture est la reine de mes TOC. Et pas prête d'être détrônée.

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